272baa48"J’ai dix-sept ans. Durant deux ou trois mois, j’ai vécu ou, du moins, en ai-je eu suffisamment la sensation pour le croire. J’avais dix-sept ans et ma vie se résuma à ces deux mois d’été adolescent ensoleillés ! Après, le noir. Après, je ne fis que survivre…

Nous sommes en juin qui marque, pour tous les jeunes gens exemptes d’examens, la fin du lycée, les vacances, la belle vie ! Je ressemble à ces fleurettes qui offrent leurs pétales au soleil. Trois mois d’insouciance. Pour la première fois. Je ne me regarde plus comme le canard boiteux moqué de tous. Le regard des autres change aussi. Mon corps attire, mes jambes fuselées, la finesse de mon corps qui se dévoile et dont j’ose considérer – c’est si nouveau ! – les atouts. Oui, c'est bien moi cette jeune fille qui, sans être une beauté de magasine, devenait charmante. J’en joue et ce jeu me grise. Je sentais la brise douce et chaude de la vie souffler sur moi et ne parvenais pas à y croire. Pour la première fois. J’aurais dû en profiter au lieu d’hésiter à plonger dans les délices innocents de la jeunesse. Je sortais de ma chrysalide d'une l’enfance grise pour déployer mes ailes au soleil. Pourtant j'avais trop l'habitude de la honte pour goûter ce fruit qui s'offrait. Il y avait erreur, il n'était certainement pas pour moi... Si j’avais su ce qui m’attendait, je ne me serais pas ainsi privée !"

[....]

 - "Tu devrais être contente quelle t’accueille ! Quand tu viens, ne t’accueille-t-elle pas bien ? Quoi ! Quelle horreur ! Je préférerais être sourde que d'entendre telle ânerie ! Ah, pour ça aussi, l'amour rend aveugle ! Mon Dieu, que l’esprit est capable de tout tourner à sa sauce quand ça l’arrange, d’interpréter ce qui ne correspond pas exactement à ses attentes, quitte à détourner des rôles. Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir...

_ "Mais, maman, elle ne m’adresse pas même la parole ! Tout juste me dit-elle bonjour, par convenance, sans un sourire, l’air froid et détaché. Comment peut-elle bien m’accueillir ? Et m’accueillir où, d’ailleurs, n’ai-je pas autant ma place, ici, chez toi, qu’elle ?"

Plus que jamais elle est l’astre irradiant, la belle princesse bonne et magnanime, quand je ne suis que la « sale bête », l’égoïste monstre ! Toute planète doit logiquement graviter autour du soleil ; mais la lune avec sa face triste et grise… Qu’est-elle d'autre, finalement, qu’un bout de roche stérile qui vient noircir le bleu du ciel quand, par mégarde, il passe devant la lumière ? Tu es éblouie à en être complètement aveuglée. Si tu ouvrais les yeux… Tu verrais que c’est pourtant bien elle qui me repousse, m’enferme hermétiquement dehors, dans le froid de ma nuit. J’ai tout tenté. Imbécile que je suis ! J’ai attendu… J’attends encore. Quelle sotte ! Je lui ai tendu les mains. Elle s’est détournée et j’ai attendu encore et encore dans un espoir à chaque fois bafoué. Je m’abaissais aux faux-semblants, en étant heureuse, comme un petit chien auquel on jette une miette, d’un bonjour mesquin, du bout des lèvres. Je me suis humiliée dans un espoir voué par avance à l’échec. Je le sentais, je le savoir mais l’amour est plus fort que tout et je n'en demeure pas moins convaincue de son pouvoir. Et j’attends ! Et j’aime !"

[...]

Je suis debout, je regarde autour de moi. Cauchemar dont je m’éveille. Brutalement. Hagarde. Je suis vêtue de haillons – débris de mon corps exsangue - toujours engluée dans les mêmes tourments et pourtant mon cœur, jusque là verrouillé par la souffrance, regarde et vois. Enfin ! Quoi ? Après avoir vécu autant d’années, recluse, dans cette espèce de bastion de douleur, je prend conscience de la réalité d’autrui, que les êtres, s’ils sont laids, sont aussi beaux.

J’aurais voulu ne plus souffrir. Voilà où j'en étais. A bout de forces, à bout de tout. Ne plus avoir mal à cause d’elles, en particulier, d’eux tous, qui vivaient quand je succomberais. Je ne supportais plus ni la légèreté ni les rires de ceux qui m’entouraient. De quel droit ? Pourquoi ? Et moi, alors !… Je devenais bel et bien ce monstre d'égoïsme que tu avais toujours voulu voir en moi. Je te donnais raison ! Je ne voyais ni n'entendais plus rien d'autre que le sourd échos de mon désespoir poussé à son paroxysme. Je ne supportais plus le monde, qui finit par me fuir. La souffrance et son corollaire, la misère, vieilles sorcières, tordent les traits, assèchent nos yeux comme notre cœur, acère notre langue. Perfides, elles nous enlaidissent. Quelque chose d’indéfinissable émane de nous, au-delà de nous ? Une violence impalpable et meurtrière. Il n’est plus question d’un petit bobo, d’une quelconque écorchure. Oh non ! C’est une force sortie du néant qui se déploie comme un oiseau monstrueux et qui nous déchiquette. « Oh là là là, et s’il nous attrapait nous aussi ? » Mieux vaut faire semblant de ne rien voir et partir à toutes jambes. On ne sait jamais, le monstre pourrait nous aspirer. Et celui qui a mal de rester sur le carreau, plus seul et amer que j’aimais ! Plus personne ne nous comprend, nous ne comprenons plus personne, exclus du monde des vivants. On s’éloigne de la vie et plus rien n’existe autre que notre douleur. Nous vivons notre mal. Rien de plus. Bêtement, sans réfléchir. Souffrance de plus en plus aiguë car sans dérivatif. Nous cédons à nos pulsions. Comme un enfant capricieux, nous rugissons face à nos désirs inassouvis et qui ne trouvent aucun contentement. La peur, la honte, plus rien ne peut s’opposer à cette intransigeance, à cette violence qui nous dévore, faute d'autre proie. Violence que je ne cherchais pas à canaliser. Je ne le pouvais pas, je n’y songeais pas, elle m’emportait dans ses tourbillons, annihilant ma volonté, enfermant ma raison à défaut de la détruire. Ça, c’était avant ! Avant que je prendre conscience de mes actes, de l’horreur dans laquelle j’avais été immergée, bien malgré moi. La raison m'était-elle revenue ? En fait, je doute qu’elle m’ait quittée ; seulement, muselée, elle ne pouvait se faire entendre que sous la forme de râles que la fureur me rendait inaudibles.

 

La maladie m’a si bien affaiblie. J’enrage de ne pouvoir lui résister, d'être esclave de sa sauvagerie. Elle institua un rituel malsain auquel je ne peux plus me soustraire. Déesse sanguinaire de l'idolâtre. Je suis faible et je renonce. Quelle antinomie que d’être farouchement résistant et rebelle et si impuissant. Ligotée, j’exulte. J’exècre la faiblesse ! Je m'étais éreinter à vaincre cette saleté mouvante et impérieuse. J'avais usé de tous les stratagèmes possibles. J'y ai cru. Oh oui, j'ai cru ! Comme on on croit au messie : Parce qu'on n'a plus rien. Manque juste la conviction pour que le miracle s'accomplisse. Tout est perdu, on le sait, mais on refuse cette échéance. Moribond qui s'accroche autant qu'il le peut aux derniers souffles de sa vie qui s'en va. Implacable, la maladie resserrait son étreinte. J'étouffais dans les anneaux de l'infernal serpent. J’ai tenté tant de fois de la vaincre jusqu'à ce que je comprenne que sa mort serait la mienne : j’étais la maladie. Elle me constituait. Un jour, je songeai que ferais-je si j'étais à nouveau normale... J'eus peur ! Est-ce surprenant ?Elle m'épousa jusqu’à devenir une structure rassurante et indispensable. Bouclier d'airain. Sans elle, j’étais perdue, exposée nue à d'autres violences. L'anorexie triomphante régnait entourée de toute sa cours de fidèles ! Reine absolue à laquelle je sacrifiais tout. J'étais sa chose.

C’est incroyable, n’est-ce pas ? Haïr et ne pas pouvoir se séparer de l’objet de sa haine. C’est pourtant simple, puisque ce qui nous détestons tant est indissociable de nous. C’est nous ! Notre opposition n’est qu’un reste, une survivance, de notre éducation. Sorte de morale, de valeurs inculquées par la société entière qui nous enseigne de rejeter le mal, transmission quasi innée de génération en génération.

_ « C’est pas bien ! Faut pas faire ça ! »

Voilà, probablement, l'unique raison qui me poussa à résister. Un temps. Je n'en suis même pas sûre... Ce que je sais, c'est que mes tentatives de meurtres échouaient les unes après les autres et qu'il fallait que j'arrête car, avec elle, c'est moi que j'assassinais. 

Qu'avais-je fait pour mériter cela ? Que devais-je expier de la sorte ? « Sale bête. » Avais-tu raison de voir en moi cette abomination ? Je ne sentais bien que cette idée était de ces préjugés infondés auxquels on adhère sans raison et de laquelle on finit par ne plus douter. Et c'est coriace un préjugé ! Je me battais contre des moulins à vent et j’étais Herculanum qui mourrait étouffée sous les cendres. Les cendres du préjugé.

 

J’entends le rire rauque du diable, sa voix perfide, son souffle, sa griffe sur ma peau. Je voudrais me boucher les oreilles. Son ricanement vibre et monte comme l'onde des flots bouillants de Pandémonium. Je ne puis y échapper. Il me submerge. Il n'est pas content, il rue. Je m'évade. Impossible ! Nul ne revient de son antre maudit."